Le cerveau prédictif
Le cerveau prédictif et l’autisme : quand une hypothèse n’est pas un fait.
Le cerveau ne se contente pas d’enregistrer la réalité : il fait des prédictions.
Il utilise nos expériences, le contexte et les informations disponibles pour construire des hypothèses. Mais que se passe-t-il lorsque l’on a besoin de distinguer très clairement ce que l’on sait de ce que l’on suppose ? C’est une question que je me pose beaucoup depuis que je comprends mieux le fonctionnement du cerveau prédictif et que je l’observe à travers mon propre autisme.
C’est quoi, le cerveau prédictif ?

Nous avons souvent l’impression de percevoir le monde tel qu’il est. Pourtant, notre cerveau ne se contente pas d’enregistrer passivement ce qui se passe autour de nous. Il anticipe, interprète, fait des hypothèses et utilise ce qu’il connaît déjà pour donner du sens à ce qu’il perçoit. C’est ce que l’on appelle notamment le cerveau prédictif.
Ce fonctionnement est extrêmement utile : il permet de comprendre rapidement une situation, de compléter une information incomplète et d’éviter de mobiliser constamment toutes nos ressources pour analyser chaque détail. Mais il peut aussi créer un décalage entre ce qui est réellement connu et ce que nous pensons savoir. Et c’est précisément là que mon propre fonctionnement autistique me pose parfois problème.
Le cerveau ne fait pas que constater : il prédit
Imaginez que quelqu’un vous dise : « Il ne m’a pas répondu, il doit être fâché. » La première partie est un fait : il n’a pas répondu. La seconde est une interprétation : il doit être fâché.
Pourtant, dans la vie quotidienne, nous mélangeons très facilement les deux. Il peut effectivement être fâché, mais il peut aussi être occupé, malade, fatigué, distrait, sans téléphone ou simplement ne pas avoir envie de répondre à ce moment-là. Nous ne savons pas.
Notre cerveau, lui, cherche rapidement l’explication la plus plausible à partir des informations dont il dispose. C’est justement l’intérêt du cerveau prédictif : il ne repart pas de zéro à chaque instant. Il utilise notre expérience passée, nos connaissances et le contexte pour formuler des prédictions.
Le problème apparaît lorsque la prédiction devient tellement évidente qu’elle finit par être vécue comme une certitude.
Et c’est là que je me reconnais moins dans certaines façons de fonctionner que j’observe autour de moi.
« Je pense » n’est pas « je sais »
Je remarque quelque chose dans mes échanges avec les autres : les personnes neurotypiques peuvent parfois avancer assez naturellement une hypothèse, une supposition ou une interprétation sans forcément ressentir le besoin de la vérifier immédiatement.
Cela peut donner des phrases comme :
- « Il a probablement fait ça parce que… »
- « Elle doit penser que… »
- « Je pense qu’il va se passer ça. »
- « On m’a dit que ça devait être comme ça. »
Pour beaucoup de personnes, cela semble parfaitement normal. Pour moi, c’est beaucoup plus compliqué. J’ai besoin de savoir sur quoi repose l’information.
Est-ce quelque chose que j’ai constaté ? Est-ce quelque chose que quelqu’un m’a affirmé ? Est-ce une information vérifiée ? Est-ce une déduction logique ? Ou simplement une hypothèse ? Ces catégories ne sont pas interchangeables.
Et pourtant, dans une conversation ordinaire, elles peuvent facilement se mélanger.
Chez moi, une information doit être suffisamment confirmée
Lorsque je dis quelque chose que je présente comme vrai, ce n’est généralement pas parce que je pense avoir toujours raison. C’est justement plutôt l’inverse : j’ai besoin d’avoir suffisamment vérifié l’information avant de pouvoir la présenter comme un fait.
Je peux évidemment me tromper. Je ne suis pas infaillible et je ne prétends surtout pas tout savoir. Mais lorsque je dis « c’est comme ça », il y a généralement derrière cette phrase un processus de vérification qui, pour moi, est important.
Et c’est parfois très difficile à faire comprendre.
Quelqu’un peut entendre mon affirmation comme de l’assurance, voire comme une prétention à avoir raison. Alors que, dans ma tête, le raisonnement est plutôt : « Si je te le présente comme un fait, c’est que j’ai vérifié que c’était un fait. »
Et si je ne sais pas, je préfère normalement dire : « Je ne sais pas » ou « Je pense que… mais je dois vérifier ».
Cette différence peut sembler minime. Elle ne l’est pas pour moi. Et mes proches l’ont compris. Ils savent que quand j’annonce quelque chose comme vrai, c’est vrai.
Le problème des présomptions
Depuis que je comprends davantage le fonctionnement du cerveau prédictif, je remarque aussi quelque chose qui me déstabilise beaucoup : nous faisons énormément de suppositions sans même nous en rendre compte.
Nous supposons ce que l’autre pense. Nous supposons pourquoi il agit, ce qu’il va faire, parfois ce qu’il sait. Nous supposons même parfois ce que quelqu’un a voulu dire alors que cette personne ne l’a jamais dit.
Et comme ces suppositions sont souvent cohérentes avec ce que nous connaissons déjà, elles peuvent sembler évidentes.
Mais une hypothèse plausible reste une hypothèse.
C’est probablement l’un des aspects les plus difficiles pour moi. Parce que lorsque je comprends que quelqu’un peut me dire quelque chose en étant convaincu que c’est vrai alors qu’il s’agit en réalité d’une interprétation, je ne sais plus toujours sur quoi m’appuyer.
« Mais je pensais que… »
Cette phrase me laisse parfois perplexe : « Mais je pensais que tu voulais dire ça », « Je pensais qu’il avait fait ça pour cette raison », « Je pensais que tu savais », « Je pensais que ça allait se passer comme ça ».
Pour beaucoup de personnes, cette façon de fonctionner semble normale. Pour moi, elle peut créer une véritable incompréhension.
Parce que je peux me demander : mais pourquoi ne pas avoir vérifié ?
Si tu ne savais pas, pourquoi ne pas demander ? Si tu n’avais pas l’information, pourquoi avoir considéré ton hypothèse comme suffisamment fiable pour agir dessus ? Et surtout : comment puis-je savoir, moi, ce qui est réellement établi et ce qui est simplement supposé ?
Quand on découvre que les autres fonctionnent beaucoup par hypothèses
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans cette découverte. Plus je comprends le fonctionnement du cerveau prédictif, plus je comprends certaines réactions humaines. Mais, en même temps, plus j’ai parfois du mal à faire confiance.
Parce que je découvre que ce que je pensais être une différence fondamentale entre « savoir » et « penser » n’est pas forcément aussi clairement séparé chez tout le monde.
Quelqu’un peut me transmettre une information sincèrement. Il peut être persuadé qu’elle est vraie. Et pourtant, cette information peut reposer sur une supposition.
Ce n’est pas nécessairement un mensonge ou de la mauvaise foi. C’est parfois simplement le fonctionnement normal d’un cerveau qui cherche à donner rapidement du sens à ce qu’il observe.
Mais pour quelqu’un comme moi, cela change énormément de choses.
Parce que j’ai parfois besoin de savoir : « Est-ce que tu sais cela, ou est-ce que tu le supposes ? »
Et si nous ne parlions pas la même langue de la certitude ?
Je crois qu’une partie du problème vient de là. Nous pouvons utiliser exactement les mêmes mots tout en leur donnant une valeur différente.
Quand quelqu’un dit « je sais que… », il peut parfois vouloir dire : « C’est l’explication qui me paraît la plus probable. » Alors que lorsque moi je dis « je sais que… », je peux vouloir dire : « J’ai suffisamment vérifié cette information pour pouvoir la considérer comme établie. »
Ce ne sont pas forcément les mêmes niveaux de certitude.
Et cela peut créer des malentendus dans les deux sens. La personne en face peut me trouver trop catégorique. Moi, je peux la trouver trop affirmative sur quelque chose qu’elle ne peut pourtant pas réellement savoir.
L’autisme et le besoin de précision
Il serait évidemment trop simple de dire que les personnes autistes ne font pas de prédictions et que les personnes neurotypiques en font constamment. Ce n’est pas aussi simple.
Les personnes autistes ont elles aussi un cerveau prédictif. Je viens de le découvrir en formation TSA.
Nous anticipons, nous faisons des hypothèses et nous pouvons nous tromper. L’autisme n’annule pas les mécanismes fondamentaux du cerveau humain.
En revanche, certaines caractéristiques de l’autisme peuvent modifier la manière dont nous gérons l’incertitude, les informations sociales, les implicites et les contradictions. Chez certaines personnes autistes, le besoin de précision, de cohérence et d’explicitation peut être particulièrement important.
Et c’est exactement ce que je reconnais dans mon propre fonctionnement.
Je ne peux donc pas dire : « Les autistes fonctionnent comme moi. » Je peux seulement dire : « Voilà comment je fonctionne, et voilà ce que la compréhension du cerveau prédictif m’aide à observer chez moi. »
Ce que j’aimerais que l’on précise davantage
Finalement, ce n’est peut-être pas très compliqué. J’aimerais simplement que l’on distingue davantage :
- Je sais : l’information est établie ou vérifiée.
- Je pense : c’est mon interprétation ou mon raisonnement.
- Je suppose : je formule une hypothèse.
- J’ai entendu dire : quelqu’un me l’a transmis, mais je n’en connais pas nécessairement la véracité.
- Je ne suis pas sûr : l’information reste incertaine.
- Je dois vérifier : je refuse justement de transformer une hypothèse en certitude.
Ces petites précisions changeraient énormément mes échanges avec les autres parce qu’elles me permettraient de savoir quel degré de confiance accorder à l’information.
Et cela ne signifie pas que j’exige que tout le monde ait toujours raison. Au contraire. Je préfère largement que quelqu’un me dise : « Je ne sais pas, mais je pense que… » plutôt que « c’est comme ça » alors qu’en réalité, personne n’en sait rien.
Je ne prétends pas tout savoir
C’est probablement important de le préciser parce que mon besoin de vérifier les informations ne signifie absolument pas que je pense tout savoir.
Je sais que je peux me tromper. Je sais que mes connaissances sont limitées. Je sais que certaines choses sont complexes et qu’une information peut évoluer lorsque l’on découvre de nouveaux éléments.
Mais justement : savoir que l’on peut se tromper n’est pas la même chose que considérer toutes les affirmations comme équivalentes.
Pour moi, il existe une différence fondamentale entre « je ne sais pas », « je pense que » et « j’ai vérifié ».
Et c’est peut-être aussi pour cette raison que j’ai aujourd’hui davantage de mal à croire certaines personnes. Ce n’est pas nécessairement parce que je pense qu’elles mentent. C’est parce que je comprends maintenant qu’elles peuvent être sincères tout en me donnant une information qui repose en partie sur une hypothèse.
Cette distinction est importante pour moi : une personne peut être sincère et se tromper.
Le cerveau prédictif : une force… et parfois un piège
Le cerveau prédictif nous permet de fonctionner efficacement dans un monde extrêmement complexe. Sans lui, nous devrions analyser consciemment une quantité phénoménale d’informations. Il nous permet d’anticiper, de comprendre rapidement et d’économiser des ressources.
Mais ses prédictions restent des prédictions.
Notre cerveau peut avoir raison. Il peut aussi se tromper. Et parfois, nous ne remarquons même pas le moment où nous sommes passés de « c’est possible » à « c’est probablement ça », puis à « c’est ça ».
C’est peut-être justement cette petite transition qui m’intéresse le plus.
Parce qu’elle rappelle une chose essentielle : une interprétation cohérente n’est pas nécessairement un fait.
Et lorsque l’on fonctionne avec un besoin important de précision et de vérification, cette distinction peut devenir particulièrement importante.
Je ne cherche donc pas à avoir toujours raison.
Je cherche surtout à savoir ce qui est réellement connu, ce qui est déduit et ce qui est simplement supposé.
Et, pour moi, ce n’est pas du tout la même chose.
D’ailleurs, une de mes phrases favorites est l’accord toltèque: NE JAMAIS FAIRE DE SUPPOSITIONS. Je bassine souvent mes proches avec ça.
Questions fréquentes sur le cerveau prédictif et l’autisme
Qu’est-ce que le cerveau prédictif ?
Le cerveau prédictif désigne une conception du fonctionnement cérébral selon laquelle le cerveau utilise en permanence les informations disponibles et ses connaissances antérieures pour anticiper ce qui va se produire. Il ne fait donc pas que recevoir les informations provenant de l’environnement : il les interprète également à partir de prédictions et d’hypothèses.
Le cerveau prédictif peut-il nous faire prendre une hypothèse pour une certitude ?
Oui. Une interprétation peut devenir tellement familière ou plausible qu’elle peut être vécue comme une évidence, alors qu’elle reste une hypothèse. Par exemple, constater qu’une personne ne répond pas est un fait ; conclure qu’elle est fâchée est une interprétation qui demande des informations supplémentaires.
Les personnes autistes ont-elles un cerveau prédictif différent ?
Il serait trop simpliste d’affirmer que toutes les personnes autistes ont un fonctionnement prédictif identique ou opposé à celui des personnes non autistes. Les personnes autistes ont elles aussi un cerveau prédictif. En revanche, certaines caractéristiques de l’autisme peuvent influencer la manière dont une personne gère l’incertitude, les informations implicites, les changements ou les contradictions.
Pourquoi certaines personnes autistes ont-elles besoin de vérifier les informations ?
Chez certaines personnes autistes, le besoin de précision, de cohérence et d’informations explicites peut être particulièrement important. Une hypothèse présentée comme un fait peut alors provoquer une incompréhension importante, notamment lorsque la personne ne comprend pas pourquoi l’information n’a pas été vérifiée avant d’être affirmée.
Pourquoi est-il parfois difficile de faire confiance aux autres quand on découvre le fonctionnement du cerveau prédictif ?
Comprendre que les êtres humains utilisent constamment des hypothèses peut modifier notre manière d’interpréter leurs paroles. Une personne peut être parfaitement sincère tout en transmettant une information qui repose sur une supposition. Cela ne signifie pas qu’elle ment : elle peut simplement confondre ce qu’elle pense probable avec ce qui est réellement établi.
Une personne autiste peut-elle se tromper même si elle vérifie ses informations ?
Bien sûr. Vérifier une information ne garantit pas de ne jamais se tromper. Les sources peuvent être incomplètes, les connaissances peuvent évoluer et notre interprétation peut elle-même comporter des erreurs. Le besoin de vérification ne signifie donc pas « avoir toujours raison » : il signifie plutôt vouloir distinguer ce qui est établi de ce qui reste hypothétique.
Quelle différence entre « je sais », « je pense » et « je suppose » ?
Ces expressions indiquent normalement des niveaux différents de certitude. « Je sais » indique une information considérée comme établie, « je pense » introduit une opinion ou une interprétation et « je suppose » indique explicitement une hypothèse. Les distinguer peut faciliter considérablement la communication, notamment lorsqu’une personne a un fort besoin de précision.